Floriane Brement

Floriane Brement

Quelques textes


Vingt-sept déclarés

Vingt-sept déclarés

 

            Les couloirs sont sombres et venteux en plus d’être étroits et diaboliquement sinueux. Les courants d’air incessants leur offrent en prime une température glaciale. Le rêve… mais c’est mon poste, mon lieu de travail, ma vie, je pourrais dire. Je veille à ce que la Maison tourne bien alors je passe mon temps ici et je prends soin de nos vingt-sept locataires. Mon préféré c’est celui du douze, toujours drôle et souriant. À croire qu’il ne sait pas faire la tête. Au début, les grincements et les sifflements imprévisibles m’effrayaient mais ce n’est presque plus le cas. Je me suis habituée à la sinuosité quasi perpétuelle du couloir et au fait de ne jamais retrouver mon chemin.

          Une lumière m’éblouit tout à coup tel un phare avant de disparaître aussitôt. La fulgurance du rayon m’a percuté comme un éclair. Ébloui, je suis complètement déboussolé si bien que je m’appuie contre la paroi réconfortante du mur pour me stabiliser. La dureté d’une porte me désarçonne. Je me retourne pour découvrir une poignée noire et ronde de la taille d’une orange. Je reste pantois car cette porte n’est semblable à aucune des vingt-sept que je surveille continuellement. En plus elle n’a aucun numéro ; je suis donc sûre qu’elle n’est pas l’une du cercle. Je la contemple : elle est grande, rectangulaire et couverte de glyphes que je ne saurais reconnaître. J’ai parcouru ce couloir des milliers de fois et je peux jurer que je ne l’ai jamais vue. La peur s’insinue en moi à mesure que la réalité de la situation s’impose en moi. Cette porte n’a rien à faire ici. Vingt-sept. Il n’y a que vingt-sept portes ici et je connais les vingt-sept occupants. Non, celle-ci est en trop. Prudemment, je colle mon oreille contre l’embrasure et ferme les yeux pour me concentrer. Un murmure étouffé me parvient. Il y a quelqu’un à l’intérieur. C’est officiel, nous avons un clandestin. La panique s’immisce en moi. Qu’est-ce que cette Porte ? Qui se cache derrière elle ? Mon cœur s’emballe et je cours à perdre haleine pour appeler à l’aide. Je tourne à droite, à gauche puis encore à gauche. Je ne devrai plus tarder d’atteindre la sortie...

 

                 Je m’arrête, essoufflé puis lève les yeux pour me repérer. La Porte est là. Me suis-je perdu ? M’a-t-elle poursuivi ? La voix chuchote encore. Elle est enfermée et elle veut sortir. Dois-je lui ouvrir ? Et si c’était un piège ? Quel monstre pourrait surgir ? Oui mais… si c’était une victime ? Un prisonnier ? Le doute s’installe en moi. Je me colle contre la porte. Elle est à la fois douce et rugueuse, chaude et froide. Mes sens sont en alerte devant ces données contradictoires. Je crie à l’attention de la créature de l’autre côté. Je lui demande de se présenter. Aucune réponse mais je sens qu’elle s’agite. Ma présence l’excite. La porte se met à trembler. Je recule, terrorisé, et me presse contre le mur d’en face. Je ferme les yeux. Je le sens derrière moi. Je crie de peur et de surprise. Je ne sais plus quoi faire. La Porte est un monstre. Elle va m’engloutir et me livrer à son occupant. Je vais disparaître, englouti par une porte au détour d’un couloir lugubre. Tu parles d’une fin...

 

 

            La Porte tremble. Elle vibre. Elle me dit « ouvre-moi ». Je ne veux pas mais je sais que je ne pourrais jamais lui échapper. Elle me dit « libère-moi ». J’ai peur. Je suis terrifié. Les vents me soulèvent mais je ne m’envole pas vers une autre porte que je connais mieux. Non, ils me poussent davantage contre Celle-ci, terrifiante par le mystère qu’elle dégage. Derrière, ça s’agite. Il faut que ça sorte. Ça sortira tôt ou tard. Je ne peux rien faire contre ça.

             Je ferme les yeux et saisis la poignée. Je peux encore faire demi tour. Non c’est faux. Je ne peux pas. En plus maintenant, je désire savoir. Il faut que je sache qui est la Créature derrière. J’inspire profondément et tourne la poignée.

La Porte s’ouvre. 

              En face de moi, un visage qui se forme et se déforme. Je ne peux le capter précisément. Je crois qu’il peut être bon et dangereux. Il s’écarte et me montre son domaine. Il est plus vaste que les vingt-sept autres. Sous ses pieds débutent un chemin qui s’ouvre une infinité d’autres qui mènent tous à d’autres portes. Des portes et encore des portes. Sa Porte en a ouvert mille possibles. Toutes belles et effrayantes. Le locataire me chuchote son nom. J’acquiesce et me retire mais je ne referme pas derrière moi.

               Je m’appelle Conscience et aujourd’hui j’ai accueilli un nouvel habitant dans la Maison Âme. Son nom ?

               Imagination.

 


27/03/2017
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