Floriane Brement

Floriane Brement

Recueil de nouvelles


Récits (presque) mythologiques

Voici un extrait de mon prochain bébé, un recueil de nouvelles. Certains reconnaîtront peut-être le texte...

 

"Les signes du destin

Cinq mille cygnes passent dans le ciel. Leurs plumes d’un blanc nacré contrastent et déchirent le ciel d’encre sans étoile ni lune. Point même de nuage, rien que la nuit noire, noire de ténèbres. Rien que ces cygnes blancs. Point de cygne gris ou noir. Point de vilain petit canard au sein de ce peuple migrateur blanc et sauvage, qui transperce la noirceur de la nuit. Ils sont parfaits ces cygnes qui volent. Pourtant au bord de la mer houleuse et déchaînée en raison de l’orage qui approche, elle, blafarde, presque aussi pâle que leurs duvets, les observe en grimaçant. Elle déteste les cygnes en raison de ce qu’ils représentent : l’amour et la fidélité. Elle n’aime pas son mari et l’a trompé. Et l’amour s’en est vengé. Elle n’a plus d’amant et se trouve maintenant prisonnière de son mari. Il aurait pu, il aurait dû la répudier pour son crime car être reine et infidèle, c’est être reine et criminelle. Mais il ne l’a pas renvoyée. Il l’a gardée près de lui et l’a punie d’une tout autre manière. Il l’a punie en la gardant près de lui, elle, dont l’infidélité est connue de tous. Il a fait d’elle une reine et une putain. La reine ridicule de Grèce. Et elle déteste encore plus ces cygnes qui volent et s’éloignent toujours plus des rivages parce qu’ils sont libres de partir, libres de migrer loin de l’humiliation et de la désolation. Elle ne se lamente pas. Elle se sait coupable, elle ne se cherche aucune excuse. Mais elle déteste les cygnes. Elle déteste les colombes aussi, car ce sont des cygnes en encore plus purs, et sa pureté, son amant la lui a ravie quand ils ont scellé leur trahison une nuit d’orage ; son mari la lui a ravie également quand il l’a engrossée d’une fille condamnée à aimer un homme amoureux d’une femme mariée. Elle sourit à cette pensée. Cette autre femme, elle, a gardé sa pureté. Elle qui est veuve de son mari reste fidèle à son ombre. Elle est aujourd’hui sans enfant, lavée du péchée de la maternité ; son fils étant mort, jeté du haut d’une tour enflammée. Elle est donc totalement pure, contrairement à elle, totalement souillée. Une voix l’appelle au loin. Elle se retourne. Son époux lui fait signe de rentrer car les premières gouttes commencent à tomber. Il n’est plus temps de regarder les vagues hurler sous le coup de colère de Poséidon et les cygnes sont trop loin à présent pour représenter tout ce qu’elle n’est et n’a plus. Alors lentement, très lentement, elle se détourne et franchit les portes du palais. Le Spartiate lui baise la main et la conduit dans sa chambre. Elle n’a pas son mot à dire. Elle se laisse guider, se laisse allonger sur le lit, se laisse déshabiller. Elle est l’esclave de son mari comme Cassandre est celle de son frère. Un premier éclair explose dans le ciel, faisant un vacarme retentissant tandis que la pluie se déchaîne plus encore. Elle sourit en songeant à la situation. La première fois qu’elle a trahi son mari avec son amant, un orage rugissait au dehors. L’orage est son ami intime de la même façon que les cygnes sont ses ennemis. L’orage la comprend car comme elle, il est détesté. Comme elle, tout le monde le voit et tout le monde le fuit. Comme elle, son unique présence fait plus de mal qu’une armée toute entière et est à l’origine de catastrophes égales à sa beauté. Car l’orage est beau : il est passionnel, il est éblouissant, il est merveilleux. Il est exactement comme elle. Cette pensée la fait sourire, et elle est de bonne humeur. Elle se montre docile avec son mari. Elle répond même à ses caresses. L’épouse modèle…

Il s’est endormi contre sa poitrine nue bercé par l’orage qui continuait de rugir au dehors. Elle l’enlace dans ses bras blancs. Elle ne l’aime pas mais c’est un assez bon mari. Il est compétent. Au moins cela allège un peu sa peine à vie sans conditionnelle. Et puis après tout, il y a des femmes qui ont des destins pires que le sien. Bien pire quand on y songe. Elle est esclave mais officieusement ­– quel dieu louer pour cette clémence ? – tandis que les autres femmes de sa condition le sont devenues officiellement. Captive comme toutes les autres, criminelle plus que toutes les autres, mais punie moins sévèrement que toutes les autres. Quand on y songe, la vie n’est vraiment pas juste. Cinq mille femmes ont souffert : femmes de soldats, femmes de nobles troyens, femmes descendantes de Priam, femmes de priamides… il y a même des femmes grecques qui ont souffert, même si on les oublie parce qu’elles appartiennent au camp des vainqueurs… tant de larmes versées par tant de femmes. Elle verse les siennes à cette pensée avant de fermer les yeux et de s’endormir à son tour. Elle a honoré Aphrodite cette nuit, c’est au tour d’Hypnos d’être honoré…

Quand elle se réveille, elle est toujours nue comme un ver. Elle se lève et découvre une tunique au bord de son lit. Une esclave lui dit que son mari lui ordonne de la porter. Elle est blanche comme les cygnes qu’elle a vus hier. Tout la ramène toujours vers eux. Elle s’habille en grimaçant et sort pieds nus. Elle veut salir ses pieds, toujours propres. Elle veut qu’ils soient recouverts de boues et de poussières. Elle veut être sale pour se montrer telle qu’elle est, impure, et pour contraster avec la magnificence mensongère de son vêtement. Elle rejoint comme la veille les rives. La mer s’est calmée. Le soleil brille et ses rayons se reflètent dans les flaques d’eau apparues dans le marbre usé par les roues des chars. Le vent souffle toujours mais ce matin-là, c’est une brise légère et calme qui ébouriffe ses cheveux blonds longs et soyeux. Elle marche seule sur la plage mouillée, salissant fièrement le bas de sa tunique. L’eau de mer la rafraîchit mais ce soleil matinal frappe déjà fort. Devant elle, il y a l’horizon. Derrière elle, il y a Sparte, une ville d’une puissance sans bornes, pourtant loin d’égaler celle de son allié, Mycènes. On la rappelle d’urgence au palais. Des nouvelles atroces viennent d’arriver. Ménélas est assis sur son trône et écoute le messager lui dire qu’Agamemnon, son frère, le roi des rois, a été assassiné par son épouse Clytemnestre, qui a pris le pouvoir avec son amant Egisthe. Encore une femme impure, qui a fait couler le sang. Encore une Dioscures. Mais le messager n’a pas fini son discours. Cette reine-putain ainsi que son nouvel époux meurtrier ont été tués de la main d’Oreste. Clytemnestre tuée de la main de son fils, son sang vidé par son propre sang. L’Histoire ne retiendra que le crime du fils, et non l’expiation de la mère. Le messager se tait enfin. Ménélas le remercie tandis que sa femme se retire en silence. Les pieds sales, elle quitte le palais.

Elle s’assoit au bord de l’eau, et regarde l’horizon. Une vaste forme blanche est visible au loin. Elle croit reconnaître les cygnes de la veille. Maudits soient ces cygnes symboles de sa naissance ! Maudit soit Léda, sa mère qui a succombée à la beauté du cygne ! Maudit soit son père qui a pris l’apparence d’un cygne pour engrosser Léda !

-        Pâris.

Une dernière complainte et l’amante maudite, la reine de Sparte, fait gicler son sang impur. La vaste forme n’était pas les cinq milles cygnes. Ceux-ci sont partis depuis longtemps. Cette vaste forme blanche n’était que les Erinyes, ces déesses vengeresses venues chercher le sang de la sœur de Clytemnestre, le sang de l’amante maudite qui a déclenché la plus grande des guerres. Les cygnes n’étaient que le prétexte pour leurs amener ce sang. Maudit soit la fille de Léda. Maudit soit les cygnes.

Maudit sois-tu Zeus, toi le géniteur d’Hélène, le fléau de Troie."

 

Extrait protégé

 

Alors qu'en pensez-vous ?


03/03/2015
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"Le fils de l'architecte" primé au salon d'Attignat !

Salut les amis !

 

Mon prochain ouvrage prend forme, j'ai déjà écrit plusieurs nouvellesl et j'ai présenté l'une d'elles au concours de nouvelles du salon d'Attignat. C'est avec une joie immense que j'ai découvert qu'elle avait été primée.

 

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La voici donc toute entière, rien que pour vous :

 

"Le fils de l’architecte

 

 

            Que des excentriques. Cette famille n’abritait que des excentriques. Voilà ce qu’ils étaient tous. Mais quand ce gamin s’était mis à vagabonder dans les rues, les habitants s’étaient dit qu’ils tenaient peut-être le bonhomme censé de la lignée. Il discutait bien le petit gars. Il parlait bien, il abordait les sages et leur posait des questions pertinentes. Bref un bon garçon. Mais un soir son père et ses inventions loufoques l’ont rattrapé. Il a cessé de sortir, il s’est enfermé dans le labyrinthe maudit avec le fou. D’aucuns disaient que c’était le roi qui les avait jetés le vieux et lui, mais c’était faux : l’architecte, fier de sa création et de l’isolement qu’elle procurait, s’y était exilé de lui-même et avait embarqué son garçon à l’intérieur. Ce dernier en ressortait de temps à autres mais il avait changé : on ne le voyait plus que pour acheter à la hâte telle ou telle matière première, réparer tel ou tel instrument.

            La rumeur courait que le gamin aidait son père dans l’élaboration d’une machine extraordinaire. Cela faisait sourire beaucoup de monde : certes, l’architecte avait conçu le plus important et le plus phénoménal labyrinthe de tous les temps mais ce n’était pas un inventeur. C’était un architecte, rien de plus, et son gosse n’était rien d’autre qu’un gosse.

            Les jours, les semaines ont passé et enfin le gamin est ressorti : les garçons et les filles de son âge ont fait foule autour de lui. Des plus jeunes puis des plus âgés intrigués par la masse qui ne faisait que croître sont accourus à leur tour pour admirer le phénomène : quatre grosses roues de bronze tirés par quatre chevaux forts et robustes… et une nacelle. Une nacelle si belle et si imposante qu’elle pouvait faire pâlir les dieux de jalousie. En bronze en grande partie, deux grandes ailes d’or étaient peintes sur ses flancs. Peintes ou soudées ? Le trompe-l’œil était d’une finesse extraordinaire. « C’est ma voiture » déclara-t-il malicieusement. Pourquoi un nom aussi étrange pour nommer un char, une invention que tous connaissaient ? Cependant, lorsqu’il lança sa « voiture » comme il disait, elle partit si vite qu’on ne le vit plus. Puis il réapparut soudainement. Non de non, le gamin battait des records de vitesses ! Les anciens comprirent ce changement de nom : ce n’était plus un char mais bel et bien une nouvelle invention : une voiture ! Tous restèrent ébahis devant cette merveille, puis le plus admiratif frappa fort dans ses mains. Il fut très vite suivi. Et la foule applaudit. Peut-être qu’être excentrique avait du bon en fin de compte. La voix grave et rauque du vieux père jaillit sèchement pour ramener son fils à l’intérieur. Aussi, tout penaud, l’éphèbe rentra-t-il. Les curieux se dispersèrent, déçus que le spectacle s’achève si brusquement. En secret, le plus effronté maudit l’architecte et sa rigidité maladive. Et la foule applaudit.

            Par chance, le lendemain, le gamin échappa à la surveillance du vieux fou et exhiba une nouvelle fois sa voiture : des améliorations avaient été apportées. Dans la nacelle, on trouvait à présent un long manche relié aux rennes des chevaux. Le jeune garçon fit une démonstration : il élança sa merveille à grande vitesse puis tira sur la commande. Les animaux cessèrent, les roues s’arrêtèrent. En somme, il avait créé un frein. Émerveillé, les curieux s’époumonaient. For de ce nouveau succès, le gamin s’élança à nouveau plus prompt que le vent, plus vif que l’éclair. Les roues ne touchaient presque plus le sol tellement cela allait vite si bien que les ailes sur les côtés semblaient s’animer, participant à la fête et l’aidant à voler. La course se poursuivit un long moment, le jeune garçon conduisant toujours plus vite, quittant toujours plus le sol dans son élan. Mais comme la veille, son vieux bougre de père finit par faire cesser le jeu, cette fois-ci de façon plus virulente que la veille. L’architecte fit descendre son gamin par la peau du cou et lui cria :

─ Je t’ai interdit de toucher à cette chose ! La voiture est trop dangereuse pour toi ! A quinze ans, on n’a pas l’âge pour cela ! Rentre tout de suite !

Au fond d’eux, les plus anciens et les plus sages savaient qu’ils avaient raison. Pourtant, ils ne surent masquer leur déception. C’est vrai quoi ? Depuis que le héros avait détruit le monstre du labyrinthe, on n’avait plus aucune distraction digne de ce nom. Mais on ne va pas à l’encontre de l’autorité paternelle. Surtout en Grèce. Aussi, tout penaud, l’adolescent rentra-t-il de nouveau.

            Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’on ne le revît. L’excentricité et l’autorité du père semblaient avoir fait effet. Les moins passionnés par son joyau commençaient même à l’oublier. Mais enfin, le jeune homme ressortit de sa tanière et présenta à ses admirateurs les plus zélés ses derniers ajouts : de nombreux boulons ici et là, des câbles pour accentuer la pression du manche et une voile pour se servir du vent comme accélérateur. Du grand art. Et la foule applaudit. Et comme les deux autres fois le garçon fila, et comme les deux autres fois, il allait si vite qu’il ne roulait plus mais volait. Les ailes de la nacelle avait pris vie et lui offrait la félicité d’un vol plané. Tous admiraient la voiture et ses pouvoirs. Le gamin était le maître d’un engin divin. Et cette fois encore, il battait des records. Et la foule applaudit.

            Mais cette fois, alors qu’il longeait la côte grecque et la récente mer Egée, une fillette traversa imprudemment la chaussée. Cette fois, il dut tirer fort sur le manche pour stopper le bolide. Si fort que les chevaux cabrèrent, que les câbles qui reliaient les animaux au frein cassèrent net et que toutes les autres commandes cessèrent de répondre. La voile, jugée inutile et dangereuse par son père, entraîna le véhicule désormais sans maître vers les bords de la route et précipita la nacelle dans le vide en projetant son pilote qui s’éleva dans les airs contre son gré. La foule qui s’était précipitée vers le lieu de l’accident se demandait pourquoi les ailes sur les flancs restaient immobiles cette fois-ci. Les rayons du soleil matinal firent briller le jeune homme et sa carcasse métallique une dernière fois avant que les eaux tumultueuses de la mer Egée ne les engloutissent tous les deux.

            Les plus hardis et les plus forts se jetèrent à l’eau pour sauver le jeune homme et sa création. Après de nombreux efforts, on n’en ressortit que cette dernière. Les courants avaient emporté le gamin, mort, au loin. Alors, le vieux père que personne n’avait voulu écouter arriva en courant pour réclamer son fils. Un téméraire lui raconta l’accident en ces termes :

            « Icare, poussé par ses exploits et en dépit des recommandations de Dédale, s’était envolé une dernière fois et s’était approché trop près du soleil si bien que ses ailes avaient brûlé. » Et la foule tristement applaudit."

 

(extrait protégé)

 

Qu'en pensez-vous ???


11/10/2015
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Récits (presque) Mythologiques

Un sixième livre a vu le jour.

Après cinq romans fantastiques, je me suis essayée à l'écriture de nouvelles. Dix nouvelles sur les femmes de la mythologie grecque. Et devinez quoi ? J'ai adoré l'expérience. Un prochain recueil est déjà en projet.

Pour ceux que ça intéresse, un extrait du recueil est disponible sur le blog ! :)


24/02/2016
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Récits (presque) Mythologiques

Un sixième livre a vu le jour.

Après cinq romans fantastiques, je me suis essayée à l'écriture de nouvelles. Dix nouvelles sur les femmes de la mythologie grecque. Et devinez quoi ? J'ai adoré l'expérience. Un prochain recueil est déjà en projet.

Pour ceux que ça intéresse, un extrait du recueil est disponible sur cette page. Bonne lecture à tous !!

 

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24/02/2016
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